Commentaire: La grande accélération, les ventes de véhicules et le changement climatique

Aaron Henry est Directeur principal des ressources naturelles et de la croissance durable à la Chambre de commerce du Canada. “La grande accélération est une nouvelle rubrique régulière sur RDRDEC axée sur la façon dont la COVID-19 accélérera les moteurs sociaux, économiques et technologiques du changement. 

Basée sur une approche prospective stratégique, cette rubrique explore la façon dont certaines tendances s’accélèrent dans le monde post-COVID afin d’offrir un aperçu au milieu des affaires du Canada.  

La pandémie de la COVID-19 a perturbé le secteur de l’automobile sur de nombreux aspects. Les chaînes d’approvisionnement qui soutiennent le secteur font face à une plus grande incertitude alors que la mondialisation continue de régresser (voir notre premier article). L’incertitude qui plane sur ces chaînes d’approvisionnement pourrait encore s’intensifier, car la production de véhicules électriques augmentera considérablement la demande des fabricants nord-américains en métaux de terres rares, dont la Chine domine actuellement le marché. 

Ces défis de la chaîne d’approvisionnement sont combinés à une baisse considérable de la demande mondiale de véhicules. Les analystes de l’industrie estiment qu’en 2020, les ventes mondiales du moteur à combustion interne (ICE) seront en baisse de 20 à 25%. Ces chiffres se traduisent par 70 millions de voitures particulières vendues en 2020, contre 90 millions en 2019 et 94 millions en 2017. Alors que les vendeurs de véhicules ont tenté de s’adapter aux mesures de distanciation sociale en augmentant les ventes en ligne, la demande de véhicules pourrait prendre des années à se redresser au Canada et dans le monde, et c’est une mauvaise nouvelle pour les efforts mondiaux de lutte contre les changements climatiques. Approfondissons le sujet. 

L’impact supplémentaire est que les modèles de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) pour les objectifs d’émissions de 2030 dépendent fortement d’une adoption agressive de véhicules à émissions zéro. En particulier, l’AIE prévoit que d’ici 2025, le parc mondial de véhicules devrait compter entre 20 et 40 millions de véhicules électriques. C’est une augmentation significative par rapport aux huit millions de VE actuellement en circulation. Les retombées de la COVID-19 ont déjà remis en cause cette trajectoire, puisque les ventes de VE sont en passe de chuter de 43 % cette année. Tant que les ménages seront confrontés à un taux de chômage élevé, à un lourd endettement et à une incertitude à long terme, le stock mondial de véhicules sera de plus en plus difficile à écouler. 

L’achat de nouveaux véhicules reste lié à l’endettement des ménages. Dans de nombreux cas, les faibles taux d’intérêt ont permis au service de la dette de coexister avec la consommation. Cependant, le chômage, l’endettement élevé et l’incertitude économique liés à la COVID-19 peuvent geler les décisions des ménages d’acheter de nouveaux véhicules. Par conséquent, la pression exercée par un endettement élevé et la réduction potentielle du temps de trajet en raison des politiques de travail à domicile pourraient rendre très difficile la rotation du stock mondial de véhicules. 

On vous pardonnera si l’expression “stock mondial de véhicules” ne retient pas toute votre attention, mais il s’agit d’un taux de changement très important pour atteindre les objectifs mondiaux d’émissions à long terme. En particulier, il a été estimé qu’il faut près de vingt ans pour qu’un stock de véhicules existant atteigne 90 % de son volume, ce chiffre diminue un peu si l’on se contente de regarder les voitures.   

En bref, c’est une bonne nouvelle si vous vous demandez combien de temps vous pouvez conserver votre tacot, mais c’est une mauvaise nouvelle pour les émissions mondiales. Plus le taux de renouvellement est rapide, plus nous pouvons tirer profit des améliorations itératives en matière d’économie de carburant. Par exemple, de 2005 à 2016, les économies de carburant des moteurs à combustion interne se sont améliorées de près de 2 % par an. Plus on s’accroche à un vieux véhicule, plus on garde longtemps sur la route une voiture plus polluante. 

Cela nous amène à la question suivante : comment les entreprises et les décideurs politiques pourraient-ils gérer une éventuelle gueule de bois COVID-19 sur les achats de voitures neuves à un moment où la rotation des stocks mondiaux de véhicules reste essentielle pour lutter contre les émissions mondiales ? 

Tout d’abord, les constructeurs automobiles ont fait des investissements considérables pour améliorer les véhicules à moteur à combustion interne et les véhicules à consommation zéro. La mise en circulation des modèles 2019-2020 présente des avantages économiques et environnementaux considérables. L’une des pistes de solution pourrait être de passer de la vente directe à la vente d’abonnements. Plutôt que de posséder un véhicule, les consommateurs pourraient payer mensuellement pour utiliser une série de véhicules produits par un constructeur automobile. Bien que Ford et quelques autres constructeurs automobiles aient testé ce modèle, la COVID-19 pourrait accélérer la prédominance de cette pratique dans le modèle d’affaires du secteur. 

Deuxièmement, un stock mondial de véhicules difficile à écouler aura des répercussions sur les entreprises de covoiturage. Par exemple, Lyft s’est engagé à garantir que toutes les randonnées soient neutres en carbone. La faible rotation des stocks de véhicules augmentera en fin de compte le coût du maintien de cet engagement, et les gains perdus en matière d’économie de carburant risquent de réduire à néant les bénéfices des conducteurs. Le moment est peut-être venu d’envisager la vente de véhicules en partenariat direct avec des sociétés de covoiturage. Par exemple, les conditions de vente pourraient inclure l’obligation pour l’acheteur d’effectuer un nombre déterminé de trajets par mois pour obtenir un taux de financement plus faible.  

Troisièmement, dans la période précédant la mise en circulation des véhicules de tourisme automatisés, les véhicules convergeront vers les réseaux 5G et une plus grande connectivité, ce qui pourrait créer d’importants volumes de données pouvant être monétisés et utilisés pour réduire le prix de vente des véhicules afin de diminuer les coûts pour les consommateurs.   

Chacune de ces mesures va nécessiter des politiques et des cadres réglementaires favorables Les gouvernements devront réfléchir à la meilleure façon de soutenir la conception de nouveaux modèles commerciaux pour l’industrie automobile, alors qu’elle s’efforce de surmonter la faiblesse des dépenses de consommation. En outre, le Canada devra réfléchir aux possibilités en amont pour ses producteurs de minerais et de minéraux, car la demande de métaux de terres rares sécurisés deviendra cruciale pour le secteur automobile qui continue à pivoter vers des véhicules numérisés non polluants. 

– Aaron Henry