Commentaire : La grande accélération; les vastes retombées de la perturbation du travail de n’importe où

Aaron Henry est le Directeur principal des ressources naturelles et de la croissance durable à la Chambre de commerce du Canada. ‘La grande accélération” est une nouvelle rubrique régulière sur RDRDEC.ca, axée sur la manière dont la COVID-19 accélérera les moteurs de changement sociaux, économiques et technologiques. Basée sur une approche de perspective stratégique, cette chronique explore la façon dont certaines tendances s’accélèrent dans le monde post-COVID dans le but d’en donner un aperçu au milieu des affaires canadien 

La semaine dernière, Shopify a annoncé que l’entreprise allait en grande partie renoncer à avoir un bureau centralisé. Shopify sera numérique par défaut. De nombreuses autres entreprises technologiques ont signalé leur intention d’aller dans la même direction, Facebook a annoncé que près de la moitié de sa main d’œuvre pourrait travailler à distance en permanence.   

Cette tendance n’est pas nouvelle, car le nombre d’employés qui travaillent à domicile au moins quelques jours par semaine est en hausse depuis un certain temps déjà, et a augmenté de 159 % entre 2005 et 2017 aux États-Unis. Cependant, les mesures COVID-19 ont accentué la tendance du travail à domicile, et ce à juste titre. Pour les employeurs, la réduction de l’espace de travail dans les bureaux entraînera une baisse significative des frais généraux et se traduire par une plus grande productivité. Pour les employés, le modèle offre une plus grande flexibilité, en particulier pour les ménages à deux revenus qui sont souvent contraints de gérer des carrières exigeantes et la garde des enfants, supprime les longs trajets et permet d’économiser sur les coûts de transport associés.  

Le paradoxe, c’est que ce qui aurait pu être une transformation de dix ans semble maintenant se dérouler en moins de six mois. Le rythme rapide de la transformation comporte le risque que tant les entreprises de détail que les décideurs politiques se basent sur un ensemble d’hypothèses qui deviennent rapidement moins crédibles. La pression supplémentaire est que le passage au travail à domicile et potentiellement au travail à distance va encore aggraver les dommages que la COVID-19 a causés au secteur du commerce de détail et des services. Décortiquons cela.   

Dans un récent article, l’enquête sur les entreprises canadiennes a révélé que 582 000 emplois ont été perdus dans les secteurs du commerce de gros et de détail au cours des deux derniers mois, soit un cinquième de la main-d’œuvre totale dans ces secteurs. Déjà, le lourd endettement personnel au Canada pourrait étouffer la demande des consommateurs et conduire à une lente reprise de l’emploi dans les secteurs du commerce de détail et des services. Toutefois, nous n’avons pas encore pris en compte la pression supplémentaire qui affectera ces secteurs si la culture du travail évolue de manière significative vers un modèle de travail à domicile qui diminuerait de manière permanente la circulation piétonnière dans les centres-villes où les écosystèmes des secteurs du commerce de détail et des services sont denses.  

Les impacts potentiels de ce changement touchent plusieurs aspects. Voici les principales questions que les décideurs politiques et le monde des affaires devraient chercher à gérer.  

Tout d’abord, l’espace commercial à coût élevé pourrait rapidement devenir un actif non rentable unique en son genre. Les magasins de détail qui parviennent à naviguer la pandémie COVID-19 souhaiteront probablement réduire leur empreinte physique, à la fois comme une stratégie de réduction des coûts mais aussi pour refléter la transition de leur activité en ligne – 27% d’entre eux testent actuellement des services en ligne. Les décideurs politiques et les développeurs devront peut-être réfléchir à la manière de réaménager cet espace dans le cadre de la reprise post COVID-19.    

Deuxièmement, une grande partie de notre politique climatique s’est concentrée sur l’exploitation des avantages significatifs d’une densification urbaine accrue. La densification crée davantage d’opportunités pour remplacer les véhicules personnels par les transports en commun, capter la chaleur résiduelle et créer des logements plus efficaces sur le plan énergétique. Toutefois, étant donné le niveau d’endettement élevé des Canadiens et leur préférence pour davantage d’espace, si les gens constatent qu’ils peuvent travailler de n’importe où, nous pourrions assister à une migration importante vers des banlieues et des communautés rurales moins coûteuses.   

Ce changement pourrait remettre en question certaines hypothèses clés sur le lien entre le développement urbain et la politique climatique. Il pourrait également entraîner des déficits importants dans les revenus des municipalités en raison de la baisse de la fréquentation des transports publics. De même, les prestataires de services de covoiturage pourraient devoir adapter leurs stratégies pour envisager d’étendre leur rôle à la livraison de marchandises plutôt qu’au transport de personnes. Les villes devront tenir compte des avantages sociaux qu’elles peuvent offrir pour retenir les résidents, en particulier les millénaires et la génération Z qui sont plus susceptibles de déménager ayant été exclus des marchés immobiliers urbains.   

Troisièmement, si le travail à domicile devient du travail de n’importe où, nous pourrions faire face à un besoin accru de moderniser le système fiscal canadien, puisque la main-d’œuvre pourrait être composée d’un plus grand nombre de travailleurs qui vivent dans une province mais travaillent dans une autre. Actuellement, 3 % de la main-d’œuvre est interprovinciale, mais dans l’optique de cette transition, ce nombre pourrait augmenter considérablement et transformer radicalement la composition des recettes provinciales à travers le pays. Si l’on ajoute à cela la nécessité de répondre à l’évolution des modes de travail et de favoriser davantage la transition vers une économie à faible intensité de carbone, un examen approfondi de notre système fiscal semble d’autant plus crucial.  

L’annonce par les entreprises technologiques qu’elles vont se mettre au travail n’importe où n’est pas surprenante, c’est le rythme éventuel de ce changement qui est significatif. La magnitude et l’intensité de ce changement dépendront de la mesure dans laquelle les industries extérieures au secteur technologique adopteront des politiques similaires. Néanmoins, par nécessité, de nombreuses entreprises et organisations ont procédé à une validation de principe. La manière dont les entreprises et les décideurs politiques réagiront à cette validation de principe aura des ramifications à long terme, notamment pour les industries et les services où la localisation reste la règle.  

 – Aaron Henry